Prendre son envol


Flora Yacine


Les adolescents sont sous influence : celle de la famille, de la télévision, des copains, de l’école. Mais c’est aussi l’âge de l’affirmation de soi qui les extrait en partie de ces appartenances.

Margaux a été longtemps ce que l’on appelle une élève surdouée. Elle a lu Harry Potter en anglais à l’âge de 8 ans et a sauté plusieurs classes. Mais vers 14 ans, Margaux a découvert le plaisir des relations entre copines et s’est fait des amies qui l’initient aux « trucs » de filles (épilation, maquillage…), aux séries télé, à la musique, aux histoires de sexe, aux cigarettes et à l’alcool… Cela ne l’empêchera pas de passer son bac (S) à 15 ans, même si sa moyenne a baissé de 2 points ! Mais elle se dit aujourd’hui très attachée à ses nouvelles amies et son portable est rempli de nouveaux numéros.

Djamal vient de ce que les sociologues appellent une famille populaire. Dans sa nombreuse fratrie, il y a une sœur médecin, une autre enseignante, un frère dealer et un autre plus jeune, en échec scolaire et qui a déjà fréquenté la prison. Djamal, lui, a décidé un jour qu’il serait avocat d’affaires, objectif qu’il a atteint brillamment et qui lui permet de cultiver sa passion juvénile pour les courses automobiles en s’achetant les luxueuses voitures de sport.

Ces trajectoires d’adolescents, prises parmi tant d’autres, ne sont certes emblématiques en aucune façon. Elles font juste partie d’une foule de cas de figure, de parcours divers, parfois brillants, parfois plus chaotiques.

S’il est une conclusion majeure de l’enquête L’Enfance des loisirs, c’est justement la diversité des profils qui se dessinent à travers le suivi de ces quelque 4 000 jeunes observés régulièrement entre 11 et 17 ans. Les auteurs de l’enquête signalent même que chaque trajectoire ne concerne en réalité qu’un très petit nombre d’enfants. Ces trajectoires « ne sont pas statistiquement analysables ». Les auteurs ajoutent que « l’on aurait tort de penser la culture jeune en termes monolithiques ».

Impossible donc de dresser le portrait-robot de l’adolescent d’aujourd’hui ! Télévision, jeux vidéo et écrans divers, activités sportives, artistiques, sorties, cinéma, concerts ou lecture…, la plupart y adhèrent à un moment ou à un autre, tous en tâtent, s’y adonnent avec passion ou selon des engouements plus ou moins durables, mais aussi selon leur âge, selon que l’on soit garçon ou fille. Choix et attachements s’observent selon les moments et les âges, imbriqués dans la culture familiale, les contraintes scolaires, l’emprise de la bande de copains en même temps que celle des différents médias.

 

Négociations et transgressions


À chaque âge, les enfants doivent répon­dre aux injonctions de trois ordres, expliquent les auteurs de l’enquête L’Enfance des loisirs  : le « métier d’enfant » (de fils ou fille de…) qui leur enjoint de se conformer aux attentes parentales et de s’inscrire dans une filiation ; le « métier d’élève », qui demande de se plier aux exigences de l’institution scolaire et de produire certaines performances ; le « métier de jeune », dans lequel ils doivent maîtriser certains codes pour être intégrés et reconnus.

C’est d’abord dans la famille que s’effectuent les négociations pour gagner son autonomie. Plusieurs sociologues ont pointé un phénomène récent, observable dans tous les milieux sociaux. La crise d’adolescence n’y apparaît plus guère. « Nulle trace de rejet, de rupture d’un supposé carcan familial », confirment les auteurs de l’enquête. Les ados interrogés jugent en très grande majorité leurs parents « peu » ou « pas sévères » (30 % des lycéens jugent que leurs parents ne le sont pas du tout).

Mais pour autant, le contrôle parental subsiste, notamment au niveau de la gestion du temps, de l’exigence de résultats scolaires, de la permission de sortie et d’un certain droit de regard sur les acti­vités. Le sociologue Joël Zaffran montre une oscillation entre « attitudes conciliantes » – la plupart des jeunes respectent et acceptent ces exigences tout en les négociant – et transgression lorsqu’ils estiment ces interdits illégitimes, pris comme atteinte à leur liberté. Dire que l’on va au skate park, alors que l’on accompagne les copains dans un quartier interdit parce que jugé peu sûr par la famille. Ou dire que l’on va dormir chez une amie pour pouvoir aller en discothèque en échappant à la surveillance des parents. Désir d’émancipation, besoin de se construire « contre », de se frotter aux interdits et à l’imprévisible… Le plaisir d’avoir mis en défaut l’autorité parentale est d’ailleurs parfois plus fort que celui procuré par la sortie elle-même ! J. Zaffran y voit une sorte de jeu de rôles, dans lequel les parents endossent le costume de l’autorité et l’adolescent celui de la soumission…, pour obtenir gain de cause. Et lorsque surviennent les premières expériences amoureuses, c’est pour préserver son intimité que le mensonge devient nécessaire…

Quoi qu’il en soit, avec l’avancée en âge, les jeunes gagnent en indépendance : l’usage de l’argent de poche, les autorisations de sortie, la chambre devenue domaine privé,le choix des vêtements et du look leur confèrent une autonomie croissante. À l’insertion étroite de l’enfant dans la famille succède une déprise progressive, au cours de laquelle vont être en partie délaissées les activités en famille au profit des moments passés avec les copains.

C’est d’une autre manière que s’opère une certaine mise à distance des obligations scolaires. Si bien faire son métier d’élève est un élément important dans les négociations avec les parents (une bonne note peut apporter une permission de sortie ou un surplus d’argent de poche), pour la grande majorité, le lien avec l’institution se distend et devient plus critique avec l’âge. Selon l’enquête L’Enfance des loisirs, l’impact de l’école s’avère faible dans les choix de loisirs des ados, que ce soit sur le goût de la lecture, le choix d’une activité artistique ou d’un sport.

Les jeunes se construisent « des îlots de cohabitation au sein desquels l’expressivité juvénile prend, dès qu’elle le peut, la place de l’austère et diviseuse culture scolaire », écrit Patrick Rayou, professeur en sciences de l’éducation. Car dès le collège se constituent les groupes de copains et de copines, en fonction des affinités.

J. Zaffran cite à ce propos une enquête dans laquelle il a demandé à 900 collégiens bordelais de classer plusieurs items par ordre d’importance pour eux, sur une échelle de 1 à 5. Ce sont, dans une fourchette très resserrée, la famille (4,8), le ou la meilleure amie (4,5) et le groupe de camarades (4,2) qui se retrouvent en tête de peloton, l’école venant plus loin (3,7), alors que l’importance de l’avenir professionnel emporte le score de 4,6. Un paradoxe qui laisse songeur…

 

Une tyrannie des pairs ?


L’importance des copains est un trait majeur des sociabilités adolescentes. On punaise les photos des amis sur le mur de sa chambre, on se dépêche de les retrouver à l’entrée du collège ou du lycée, et l’on maintient le lien jusque parfois tard dans la nuit par textos et autres MSN. « Les activités semblent peu à peu se déprendre de la sphère familiale pour insérer l’enfant dans le cercle des amis » : l’enquête L’Enfance des loisirs montre que, dès la fin du primaire, les copains sont les initiateurs des activités comme le choix des jeux vidéo, d’un magazine, du choix d’un sport, devant les parents ou les frères et sœurs.

Cette « culture des pairs » a été longuement décrite par les sociologues. Une bande de copains, un look à la mode, un langage codé…, l’adolescent relègue sa famille au second plan pour adopter les signes culturels de sa génération. « Pas de grande opposition, mais plutôt une résistance feutrée à l’autorité », estime Isabelle Danic.

Dans une étude sur les lycéens, Dominique Pasquier dénonçait une « tyrannie de la majorité », dans laquelle elle observait une pression à la conformité du groupe et une faible tolérance aux différences : des musiques qu’il faut écouter, des jeux et des sports qu’il faut pratiquer, des looks travaillés en fonction de sa tribu musicale…

«  Les préférences affichées en groupe sont souvent des mises en scène destinées à faciliter l’intégration plutôt que de véritables goûts personnels », déplore cette auteure qui y voit un abandon du modèle transmissif par la famille et par l’école.

 

L’invention de soi


En définitive, ne serait-ce pas une mani­ère de s’éprouver et d’expérimenter que recherchent, à chaque âge, les préados et les ados ?

L’enquête L’Enfance des loisirs montre que cette période est faite de moments. La télévision par exemple devient un média de moins en moins présent au fil de l’âge. Les jeunes enfants l’affectionnent particulièrement : à 11 ans, 80 % des enfants la regardent quotidiennement (87,5 % pour ceux qui en ont une dans leur chambre), alors que les 17 ans ne sont plus que 56 % à le faire (72,5 % pour ceux qui en ont une dans leur chambre). Avec l’âge, et en fonction des autorisations parentales, les tranches horaires se déplacent, du matin pour les plus jeunes aux soirées ou aux après-midi entre amis pour les grands ados. L’emprise de la télévision, tant redoutée par les parents et les éducateurs, est en fait momentanée. Viendra ensuite pour beaucoup la passion des jeux vidéo (tout aussi redoutée des adultes), celle de la musique et des copains que l’on ne quitte plus, des connexions quasi permanentes avec la bande, des comportements liés à la mode, au look et à une identité que l’on cherche et que l’on expérimente. Les trajectoires se construisent, peu à peu, en fonction d’expériences ponctuelles, de passions et d’abandons, d’activités que l’on délaisse pour en expérimenter d’autres. « À 14 ans, Victor arpentait tout Paris avec sa planche de skate qu’il ne quittait plus, raconte Brigitte, sa maman qui se souvient de son inquiétude, puis un jour, cela lui a complètement passé… »

Les trajectoires des ados «  connaissent des itinéraires non linéaires et extrêmement diversifiés qui indiquent combien le jeu des interinfluences (famille, école, copains) peut être lu à travers le prisme de l’action de l’enfant, qui métisse, emprunte, rejette dans des espaces de liberté variables… », concluent les auteurs de l’enquête. Entre emprises et déprises, passions momentanées puis délaissées, influences et arrachements, les adolescents personnalisent progressivement leurs goûts et leurs manières d’être.

Contraintes et influences, désir d’appartenance à un groupe ou une communauté de loisirs, héritages et réappropriations, nourrissent en fait l’invention de soi.

 

A LIRE

Portraits d’ados
Julie Deleau, La Découverte, 2010.
Le Temps de l’adolescence.
Entre contrainte et liberté
Joël Zaffran, Presses universitaires
de Rennes, 2010.
« Ni tout à fait mêmes, ni tout à fait autres. Les territoires scolaires des enfants
et des jeunes »
Patrick Rayou, in Régine Sirota, Cléopâtre Montandon, André Turmel et Gérard Neyrand (dir.), Éléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes, 2006.
« La culture des 12-15 ans, les “lascars” comme modèles »

Isabelle Danic, in Régine Sirota et al. (dir.), ibid.
Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité

Dmonique Pasquier, Autrement, 2005