Idées reçues sur le monde de l'enfance

Jean-François Dortier

 

 

Pour un enfant, le monde des adultes est mystérieux. Et pour les adultes le monde de l’enfance est redevenu étrange. Nous souvenons-nous encore de ce qui nous trottait dans la tête quand le bout de notre nez n’arrivait pas à la hauteur de la table ?


Tout se passe comme si les enfants et adultes étaient des étrangers, vivant chacun sur sa planète. L’idée qu’il existe une distance infranchissable entre l’univers de l’enfant et celui de l’adulte a été renforcée par un siècle de psychologie. La pensée de l’enfant a été décrite tour à tour comme magique, égocentrique, naïve, irrationnelle. L’apprentissage de la vie consisterait donc à sortir de cette bulle pour entrer dans le monde réel des adultes, supposé pragmatique, rationnel et réaliste.


Ce clivage entre le monde de l’enfance et celui des adultes est trompeur. Une radicale remise en cause est en cours. Si l’on veut repenser la pensée des enfants à la lumière des recherches récentes, il faut d’abord remettre à plat quelques idées reçues.


Idée reçue n° 1
 : Le monde de l’enfant 
est irrationnel



Jusque dans les années 1990, il était d’usage de considérer que les tout-petits vivaient dans un monde éclaté, bizarre et décousu. Incapable de contrôler son corps et son environnement, le nourrisson commençait sa vie mentale submergé par un flot de sons, de couleurs, de mouvements, qui défilaient sous ses yeux sans ordre apparent. Les objets pouvaient apparaître puis disparaître soudain comme s’ils s’étaient évanouis. Pour Jean Piaget, l’enfant ne pouvait acquérir la « permanence de l’objet » (c’est-à-dire comprendre qu’une chose continue à exister, même quand elle disparaît de nos yeux) qu’assez tardivement : pas avant deux ans. C’est progressivement aussi que l’enfant devait mettre en place les grandes catégories – objets physiques, plantes, animaux, humains –, chacune dotée de propriétés spécifiques. Il comprenait peu à peu que les objets ne bougent pas tout seuls, que les animaux se déplacent par eux-mêmes mais ne parlent pas, etc.


Puis dans les années 1980, de nouvelles méthodes allaient sévèrement bousculer cette théorie et révolutionner notre regard sur l’intelligence du nourrisson.


En refaisant les expériences de J. Piaget mais avec de nouveaux protocoles, les chercheurs sont parvenus à la conclusion que le monde mental de l’enfant est beaucoup plus organisé qu’on l’avait cru. Ainsi, dès 6 mois (et non 2 ans), le nourrisson a acquis une certaine permanence de l’objet et il s’étonne si les objets s’évanouissent sans raison ; de même, il sait très tôt qu’une poupée ne parle pas ou qu’un ballon ne se déplace pas tout seul. Il sait catégoriser (c’est-à-dire classer) les objets selon leurs formes, leurs couleurs, parfois avec une étonnante dextérité. Voilà pourquoi Brigitte, cette jeune grand-mère, s’étonne et s’émerveille de ce que son petit-fils de 4 ans, qui se passionne pour les dinosaures, sache distinguer d’un coup d’œil (et nommer) un tricératops d’un iguanodon ou d’un archéoptéryx alors qu’elle-même à du mal à s’y retrouver.


Prenons un autre exemple désormais bien étudié : celui du nombre (1). Il est désormais bien établi que les bébés ont très tôt un « sens du nombre ». Des expériences ingénieuses ont montré qu’un bébé de quelques mois repère qu’il y a quatre sortes d’objets sur un écran, indépendamment de leurs formes ou positions respectives. De même, l’enfant distingue, bien plus tôt que J. Piaget l’avait cru, nombre et longueur. Par exemple, un enfant de trois ans sait parfaitement que quatre bonbons serrés les uns contre les autres, c’est tout de même plus que trois bonbons éloignés sur une même ligne. Il ne confond donc pas nombre et longueur. Dans l’expérience de J. Piaget, c’était la formulation de la question qui le faisait souvent hésiter et se tromper. Du coup, des chercheurs ont eu récemment l’idée de refaire les expériences de J. Piaget auprès d’adultes. Et surprise : avec le proto­cole original, les adultes ont eux aussi tendance à s’embrouiller quand on leur demande de distinguer nombres et longueurs (2).


Au bilan actuel, les enfants sont plus malins qu’on l’avait imaginé et les adultes moins lucides qu’on le pensait. Et l’idée d’une marche progressive de l’intelligence gravissant les échelles vers une pensée toujours plus abstraite et logique a pris un coup dans l’aile. En matière de calcul, les enfants ne partent pas de rien alors que les adultes continuent à compter sur leurs doigts ; en matière de raisonnement, les enfants ne sont pas démunis et les adultes continuent à faire les mêmes erreurs de logique pourtant élémentaires (3).


Idée reçue n° 2
 : Pourquoi les enfants croient au Père Noël


Dans les années 1940, J. Piaget et son équipe avaient étudié la représentation du monde de l’enfant en interrogeant des petits de 4 à 10 ans sur leur conception des plantes, des animaux, du soleil et des étoiles. Au terme de son étude, le psychologue en avait déduit que la pensée de l’enfant est spontanément animiste. Les petits croient que tout ce qui bouge – comme les nuages – est vivant. À des questions comme « pourquoi il y a la nuit ? », ils donnent des réponses égocentriques : « C’est pour dormir. » Face à un tel anthropomorphisme, on comprend qu’ils puissent croire à la magie de contes où le soleil sourit, la lune est triste et les animaux parlent et vivent comme des humains.


Dès les années 1980, des chercheurs ont repris les expériences de J. Piaget en en changeant le protocole. Elisabeth Spelke et Rochel Gelman ont ainsi demandé à des enfants de 3 et 4 ans de dire si un caillou, une poupée ou un animal pouvait pleurer, se déplacer tout seul… Avec ce genre de questions concrètes, il est apparu que les enfants faisaient très bien la distinction entre les caractéristiques des objets inanimés, des plantes, des animaux ou des humains. Si un enfant de 3 ans ne s’étonne pas de rencontrer un chien qui parle dans un dessin animé, il sait faire la distinction entre un être réel et un être fictif. En 2006, Deena Skolnick et Paul Bloom avaient montré que les enfants de 3 à 6 ans comprennent très bien que les personnages rencontrés dans les livres sont des personnages fictifs, dotés de pouvoirs hors du commun qu’on ne rencontre pas dans la vie réelle.


Dernièrement, P. Bloom a réussi à démontrer que ces mêmes enfants savent aussi compartimenter les « mondes fictionnels » entre eux. Ils savent que le superhéros Batman ne peut pas surgir tout à coup, et que l’on ne peut même pas rencontrer SpongeBob (l’homme éponge), un autre personnage de bande dessinée, présent dans d’autres histoires (4).


Dès lors, une toute nouvelle approche de la croyance au Père Noël peut être proposée. Certes avant 5 ans, la plupart des enfants semblent crédules et prêts à admettre l’existence d’un vieux monsieur à barbe blanche vivant quelque part dans le ciel et se déplaçant avec un traîneau tiré par des rennes volants. Mais le fait de croire qu’un traîneau et des rennes puissent voler ne signifie pas que les enfants croient qu’il s’agit là d’une chose banale pouvant se passer dans le monde ordinaire. Un enfant de 3 ans sait bien qu’un cheval ou une voiture ne vole pas. En revanche, il est prêt à admettre qu’il puisse exister « quelque part » des êtres d’exception dotés de pouvoirs extraordinaires. Le Père Noël est de ceux-là. Tout comme un chrétien admet que Jésus puisse faire des miracles ou que, pour d’autres encore, il puisse exister des fantômes ou des extraterrestres doués de pouvoirs paranormaux. Croire au Père Noël n’empêche pas de discerner ce qui relève du monde ordinaire et de ses lois, de ce qui relève des mondes extraordinaires. Et tant que les parents, normalement dignes de foi, attestent de la réalité du Père Noël, il n’y a pas lieu de la mettre en doute.


Idée reçue n° 3
 : Les enfants vivent dans leur bulle


On dit souvent que les enfants « vivent dans leur bulle », qui les coupe du réel. Il est vrai que les petits adorent écouter les histoires avant de s’endormir (5). Mais n’oublions pas que leurs parents font la même chose : le soir venu, ils vont eux aussi regarder un film ou se plonger dans un roman avant de s’endormir.


Les enfants jouent beaucoup ? Les adultes aussi : au loto, aux mots fléchés ou aux sudokus, aux boules ; ils font du sport, jouent de la musique, écrivent, peignent, font la fête, etc. Les enfants se prennent pour des super­héros. Mais les pompiers, les policiers, les médecins ou les hommes politiques ne « jouent »-ils pas aussi au fond d’eux-mêmes la comédie du héros ou du sauveur ? Les enfants jouent à la poupée : mais d’une certaine façon, les jeunes mamans « jouent en vrai » avec leur bébé.


Sur le plan de l’imaginaire, il n’est pas sûr que l’enfant et l’adulte diffèrent autant. Tous deux ont tendance à vivre dans une bulle imaginaire faite de rêves, rêveries, projets, jeux de rôle et ruminations diverses (6).


L’enfant, dans ses rêveries solitaires, s’imagine être poursuivi par un monstre ou au contraire le terrasser sous les yeux ébahis d’un public imaginaire. L’adulte, dans son théâtre intérieur, rumine aussi ses rêves de vengeance contre les « méchants » qui l’entourent, qu’ils prennent le visage du chef de service ou d’un ami qui l’a trahi. « Que ferais-je quand je serais grand ? », se demandent les enfants de 7 ans. Ils sont de plus en plus nombreux à 40 ou 50 ans, et même plus, à se poser encore la même question.


Les psychologues ont réévalué le statut de l’imaginaire enfantin (7). Il a longtemps été vu exclusivement comme un monde merveilleux, celui des contes et des légendes, peuplé de superhéros, de monstres, de fées et de gentils animaux qui parlent et vivent comme des humains. Les psychologues proposent une tout autre analyse. L’imaginaire est conçu comme une somme d’expériences de pensée, consistant à éprouver, à travers des scènes parfois fantaisistes, des situations humaines fondamentales (résoudre des problèmes de relation avec les amis, affronter un ennemi, se perdre et se retrouver, surmonter un handicap, etc.). L’imaginaire est désormais vu, non comme une fuite hors du réel, mais au contraire comme une technique d’apprentissage et un moyen d’affronter en pensée des situations du monde réel. Au demeurant, une grande partie des jeux d’enfants est parfaitement réaliste : jouer à la poupée, à la dînette, mimer de conduire une voiture. De plus, les dessins d’enfants évoquent la plupart du temps des thèmes très réalistes (une maison, un paysage, une famille, une personne, un animal), même si l’enfant a plutôt tendance à dessiner les choses telles qu’il les connaît plutôt que telles qu’il les voit (8).


Au final, le monde de la fiction et le monde réel ne sont plus considérés comme aussi étanches qu’on l’avait cru. Et si les enfants vivent une partie du temps dans leur bulle, les adultes aussi. Les fictions enfantines sont parfois très sérieuses, autant que les fantaisies silencieuses des adultes.


 

Idée reçue n° 4
 : L’enfant est amoral


Si les parents ne leur apprenaient pas le sens du bien et du mal, les enfants ne seraient-ils pas de petits sauvageons, immoraux et déshumanisés ? Ils seraient comme de petits animaux sans scrupule, à la fois innocents et ingénus puisque dépourvus de toute morale.


Voilà le genre de conception qu’on remet en cause désormais.


Tout d’abord, de nombreux travaux suggèrent aujourd’hui que l’enfant dispose dès la naissance d’un répertoire d’émotions telles que l’empathie, qui lui permettent d’éprouver spontanément du désarroi devant la souffrance d’autrui (9). Les expériences de Felix Warneken ont montré que vers l’âge de 14 mois, les enfants viennent spontanément en aide à autrui quand ils le voient en difficulté. Par exemple, s’ils voient un adulte essayer en vain d’attraper un objet, que l’enfant a lui à portée de main, il n’hésite pas à le prendre et lui tendre. Ce qui prouve que l’enfant a bien compris les intentions d’autrui et que, de plus, il adopte volontiers des comportements d’aide (10).


Tout porte à croire qu’il existe des émotions morales fondamentales universelles et non acquises par l’éducation. Seuls les autistes, les psychopathes ou les personnes souffrant de certaines lésions du lobe frontal semblent étrangers à ces sentiments moraux comme l’empathie, la honte ou la culpabilité, le sens de la justice. Le petit être humain serait donc spontanément un être moral. En revanche, il lui faut bien acquérir une éducation qui lui indique sur qui il est bon ou non d’investir ses sentiments : les membres de la famille, le clan, tous les humains ou certains animaux ?


Le sens moral des enfants est plus sophistiqué que prévu


J. Piaget puis dans son sillage Lawrence Kholberg ont étudié l’évolution des règles morales chez l’enfant. Tous deux pensaient que les règles morales évoluaient selon des étapes caractéristiques au cours du développement. Au début l’enfant pense qu’une personne qui a fait « quelque chose de mal » doit toujours être punie. Ce n’est que plus tard qu’il apprend à distinguer les intentions du résultat : une personne a pu provoquer un accident sans le vouloir, et ce n’est pas la même chose d’être malveillant. L’enfant apprendrait donc au fil du temps à distinguer les actes des intentions.


Une recherche menée par Gavin Nobes, de l’université d’East Anglia en Grande-Bretagne, vient de remettre en cause cette conclusion. Le chercheur a présenté à quelques dizaines d’enfants âgés de 3 à 8 ans, ainsi qu’à des adultes, de petites histoires illustrées mettant en scène des personnages à qui il arrive des petites aventures : chute de vélo, bol qui se renverse, séance de catch. Les histoires mettaient nettement l’accent sur l’intention des personnages – certains étaient prudents, d’autres non – indépendamment des conséquences de leurs actions. Par exemple, certains empilaient des tasses d’une main sans faire très attention, d’autres étaient très précautionneux.


Quand ils devaient juger du bon comportement des protagonistes et des punitions ou récompenses qu’ils devaient ou non recevoir, il se trouve que les enfants et les adultes jugeaient de la même manière : en prenant en compte les intentions plutôt que les résultats. En d’autres termes, ces enfants de 3 à 8 ans comprenaient parfaitement que vouloir tuer intentionnellement (même si le coup est raté) est moralement plus condamnable que provoquer une mort par accident.

 

NOTES :

(1) Pour une synthèse, voir Annie Chalon-Blanc, Inventer, compter, et classer. De Piaget aux débats actuels, Armand Colin, 2005, 
et Stanislas Dehaene, La Bosse des maths, Odile Jacob, 1997, rééd. 2003.

(2) Gaëlle Leroux et al., « Adult brains don’t fully overcome biases that lead to incorrect performance during cognitive development: An fMRI study in young adults completing a Piaget-like task », Developmental Science, vol. XII, n° 2, 2009.

(3) Olivier Houdé et Gaëlle Leroux, Psychologie du développement cognitif, Puf, 2009.

(4) Deena Skolnick Weisberg et Paul Bloom, « Young children separate multiple pretend worlds » Developmental Science, vol. XII, n° 2, 2009.

(5) Voir Jerome Bruner, Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?, Retz, 2002, rééd. Pocket, 2005, et Jean-François Dortier, « L’homme est un animal littéraire », in Catherine Halpern (dir.), dossier « La littérature, fenêtre sur le monde », Sciences Humaines, n° 218, août-sept. 2010.

(6) Voir Jean-François Dortier, L’Homme. Cet étrange animal, éd. Sciences Humaines, 2004.

(7) Paul Harris, L’Imagination chez l’enfant, 
Retz, 2007.

(8) René Baldy, Dessine-moi un bonhomme. Dessins d’enfants et développement cognitif, In Press, rééd. 2008.

(9) Voir Frans de Waal, L’Âge de l’empathie, éd. Les liens qui libèrent, 2010, et collectif, « D’où vient la morale », Sciences Humaines, n° 187, novembre 2010.

(10) Felix Warneken et Michael Tomasello, « Helping and cooperation at 14 month of age », Infancy, n° 11, 2007.

Voir aussi F. Warneken et M. Tomasello, « Altruistic helping in human infants and young chimpanze », Science, n° 311, mars 2006.


Les enfants sont cruels, obscènes, menteurs et cyniques


L’image d’une enfance vertueuse et angélique ne résiste pas à l’observation. Les enfants savent aussi être parfois cruels, obscènes, cyniques, menteurs. Des « pervers polymorphes » selon Sigmund Freud, qui dissimulent bien leur jeu.

Les enfants sont cruels. Chez les bébés, mordre ou griffer un autre bébé pour lui prendre son jouet est un comportement courant. Mais cela relève de l’autodéfense ou de l’affirmation de soi et non de la volonté malveillante de faire mal à autrui. Ce n’est que plus tard, dans les cours d’école, qu’une autre forme de violence plus perverse surgit. Ce que l’on nomme le « school bullying » (les « brimades scolaires ») ne se résume pas à quelques caïds qui frappent ou rackettent leurs camarades. C’est une conduite plus courante faites de moqueries, insultes, surnoms méprisants, menaces, mises à l’écart, à l’adresse de souffre-douleur. C’est une violente symbolique consciente destinée à faire mal à autrui. Une enquête récente montre que son importance a été largement sous-estimée. Cette violence n’est pas le fait de quelques individus amoraux et mal éduqués. Elle concerne tous les milieux sociaux et tous les âges sans distinction (1).


Les enfants sont grossiers. On le sait, ils se régalent des gros mots. Le « folklore obscène des enfants » est riche d’un imposant répertoire. Ce goût immodéré pour le « capa-pipi » qui les fait se tordre de rire est parfaitement comparable aux grivoiseries de leurs aînés. Là encore, le plaisir de dire des gros mots n’est pas le signe d’une absence de savoir-vivre. Au contraire, il manifeste un réel plaisir de braver l’interdit. De même, le goût pour certains antihéros de fiction – sales, menteurs, tricheurs –, comme les Simpsons ou les protagonistes de South Park, relève du plaisir de la transgression et non de l’ignorance des règles.


Les enfants sont menteurs. Tous les enfants mentent. Et même très souvent. Les enfants mentent pour cacher leurs fautes, souvent bénignes, ou pour se mettre en valeur auprès de leurs camarades, pour dissimuler un motif de honte (2).


 
Cruels, grossiers, menteurs et cyniques… Si les enfants se comportent en « pervers polymorphes », ce n’est pas faute d’avoir reçu une éducation morale. Cette capacité à mentir est même le signe d’une certaine adaptation sociale. On ne peut mentir que si l’on a bien compris la règle, que l’on est un individu disposant d’une certaine autonomie et que l’on est donc capable de s’affranchir des normes, et qu’on les respecte quand on se sent sous le regard de l’autre.

NOTES :

(1) Jean-Pierre Bellon et Bertrand Gardette, Harcèlement et brimades entre élèves. La face cachée de la violence scolaire, 
Fabert, 2010.

(2) Victorine de Villeroy, « Pourquoi sommes-nous si menteurs ? », Sciences Humaines, n° 174, août 2006.

Jean-François Dortier



Enfants raisonnables et adultes immatures


En mai 2010, une vidéo a fait le buzz sur Internet. On y voyait un enfant de 2 ans fumant des cigarettes les unes après les autres, sous le regard amusé de ses parents (1). Le père racontait qu’il avait commencé à faire fumer son fils à l’âge de 18 mois et que le petit y avait rapidement pris goût. La maman, qui ne trouvait pas grand-chose à redire, s’avouait de toute façon incapable de le faire arrêter. Quand on privait son petit de sa cigarette, « il se mettait en colère ».


Des parents irresponsables, il en est de toute sorte. Il est des pères passant dix heures par jour devant leurs jeux vidéo et délaissant leurs responsabilités paternelles ; il est des mères immatures qui s’endettent sans se soucier du budget familial, d’autres qui n’ont aucun sentiment du devoir vis-à-vis de leurs enfants et que les services sociaux doivent surveiller et protéger en permanence.


 

Les enfants trop sages


Inversement, il est des enfants trop sages. Qui travaillent bien à l’école. Rentrent chez eux pour faire leurs devoirs, s’occupent avec conscience de leurs petits frères ou petites sœurs, sont serviables, se rendent utiles. Des grandes sœurs qui, à moins de 10 ans, se comportent déjà comme des substituts de leur mère. Il est des enfants qui intègrent très tôt les interdits, les idéaux parentaux, et cherchent à se modeler à l’idéal de « l’enfant sage ». Les psychologues parlent même d’une « névrose de l’enfance » pour évoquer ces enfants trop sages, qui cherchent à se conformer trop étroitement à un modèle parental qu’ils croient qu’on attend d’eux.


 

Responsables… de ses parents


L’âge de l’enfance n’est pas forcément celui de l’insouciance. Il est des enfants qui portent sur des parents défaillants un regard d’adulte et se sentent responsables d’eux. C’est l’un des thèmes du roman Sukkwan Island de David Vann. Un père et un fils partent ensemble sur une petite île, le père souhaite « décrocher » durant quelque temps de la vie ordinaire et vivre une petite aventure à deux, avec son jeune fils. Très vite, on voit que le plus responsable des deux n’est pas celui qu’on pense. Le garçon de 13 ans se soucie des questions matérielles, surveille son père, s’inquiète des conséquences de ses projets aventureux. Tour à tour, le romancier nous fait partager leurs pensées intérieures. L’un des tours de force de ce roman est d’avoir réussi à reconstruire les deux univers mentaux : le regard d’un enfant raisonnable sur un père immature ; celui d’un père irresponsable et qui trouve de bonne raison à ses folies.


Ce roman a été salué unanimement par la critique. Pour son intensité dramatique hors du commun. Pour sa puissance narrative qui en fait un chef-d’œuvre.

NOTE :

(1) www.dailymotion.com/video/xdghvc_
une-enquete-sur-lenfant-fumeur_news

Jean-François Dortier




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